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Le blog de Nature et Culture Un peu de nature et un zeste de culture

Et je me souviens... je ne sais plus

Nature et Culture
Et je me souviens... je ne sais plus

Demain, j’irai chez ma mère pour lui offrir le livre qu’elle a acheté à ma demande. Ce sera la fête des mères. J’irai en même temps laver le linge qui s’est accumulé depuis quelques jours. Ce sera sans doute une surprise. Peut-être sera-t-elle là, peut-être ne sera-t-elle pas là. J’entrerai dans sa maison pour lui offrir ce livre et nourrir cette petite bête qu’elle a peut-être dans la tête. J’espère qu’elle prendra soin de le lire. Peut-être qu’il lui conviendra. Je ne sais pas. Je ne sais pas quel en sera l’écho. Pour moi, ce fut comme une petite musique intérieure, des petites voix qui sont revenues pour me faire mal. Je pense vous en avoir parlé. Je ne sais pas ce qui s’est passé cette nuit-là. Tout est confus. Mais je sais qu’elle m’a fait mal et qu’elle a pris, ce soir là, ce qui ne lui appartenait pas. Il me semble qu’elle s’est jetée sur moi. Tout est confus. Je devais dormir et elle m’a réveillée. Ça m’a fait mal. Elle s’est emparée de ce qui ne lui appartenait pas. J’ai nourri l’ogresse qui était en elle. J’étais Gretel, mon frère était Haensel, et elle a construit pour nous une jolie petite maison en pain d’épices qu’elle affectionne tant. Un des gâteaux dont elle raffole et qu’elle mastique avec beaucoup d’acharnement pour nourrir cet appétit qui l’anime. Elle a pris ce qui ne lui appartenait pas. Elle disait qu’elle était une marâtre et que j’étais une souillon. Je n’ai fait que marcher sur les cendres qu’elle a mis sur mes pas, qu’elle a inscrites en moi, qu’elle a imprimé en moi jusqu’à ce que je l’oublie. Ce soir-là, tout était confus. Je suis sortie de ma chambre pour appeler mon frère à l’aide. Je pleurais beaucoup. Il me semble qu’il pleurait lui aussi. Je ne sais pas ce qui lui a fait du mal. Je ne sais pas non plus ce qui m’a fait le plus mal. Je crois qu’il avait peur. Je crois qu’il a eu très peur. Je pense que mon petit frère était trop petit pour s’en souvenir. Il devait dormir bien profondément, comme à son habitude. Je ne sais pas si, à partir de cette nuit, le problème d’énurésie a été réglé. En tout cas, une fois ce problème évacué, elle m’avait dit qu’on allait pouvoir avancer en me félicitant. J’étais contente de lui faire plaisir. J’étais aussi un peu inquiète. La peur que ce problème revienne et de lasser cette bête de somme qu’elle était. Par ma faute, par celle de mon frère chez lequel ce problème a encore subsisté. Depuis, je ne m’appartiens plus. Mes nuits ne m’appartiennent plus. Elle s’est nourrie du peu que j’avais à lui offrir. Elle a grignoté la puce à l’oreille que j’étais pour elle. Elle l’a avalée, l’a mastiquée, l’a digérée chaque jour, sans relâche. J’ai eu peur du vide qui l’animait. Il m’a semblé qu’elle avait besoin d’une présence, d’une oreille, ou plutôt d’une puce à l’oreille comme elle m’appelait. J’ai nourri un gouffre, un puits sans fond. Une Méduse qui m’a médusée, énucléée, et qui s’est emparée avec beaucoup d’ardeur et de fièvre de ce qui m’appartenait à moi. Elle a volé le peu que j’avais à offrir. J’étais une petite chose, je suis toujours sa petite chose. Le petit truc en plus pour cette femme charpentée qui n’a jamais su marcher. Cette petite chose qui, parait-il, lui mettait la puce à l’oreille. Elle s’est emparée du petit lobe que j’avais à l’oreille. Il paraît qu’il était très joli. Mon oreille est bien faite, bien ourlée. Elle adore les oreilles bien faites. Elle peut être stupéfaite par quelques étrangetés, des petites bizarreries dans les oreilles des autres. Ma petite oreille à moi était bien faite. Je l’ai donc beaucoup écoutée. Une fille bafouée, une sœur bafouée, une femme bafouée et une mère entièrement bafouée. Bafouée d’un bout à l’autre de son existence. Elle ne marche pas avec une béquille, je suis la béquille qui manque à un équilibre qu’elle n’a jamais pu trouver. Une boiteuse qui claudique et qui a ses limites. On ne peut jamais aller très loin avec elle. C’est elle qui a mal. Elle a toujours eu mal. A toujours été malade. Malade d’une aliénation qui la ronge et qu’elle veut nourrir, coûte que coûte, quoi qu’il en coûte. Elle se déchaîne à enchaîner. Elle énuclée. Elle rétablit des servitudes qui n’ont plus d’usage, qui ne sont plus la loi, qui ne sont pas la loi. Des histoires hors d’âge pour cette femme au visage passé qui n’a pas encore trépassé. Elle en a peur, de trépasser. Elle a beaucoup d’appétit. Elle a soif. Elle est à l’écoute de ses propres besoins. Et elle a toujours mal. Elle est souffrante. Elle a peur de perdre la raison. Elle se perd dans ses propres conjonctures. Elle n’a pas de queue, n’a qu’une grosse tête. Et elle mange. Elle avale. Elle avale toujours de manière insatiable. Une petite dînette peut très bien faire l’affaire. Un repas complet, et c’est la grande fête. C’est le repas du dimanche. Toujours les mêmes mets, les mêmes recettes, la bonne cuisine française qui s’apprend dans les livres très épais, que l’on se donne de mère en fille. Il faut avoir les mêmes goûts, mais pas le même appétit. Elle se repaît de peu, ou de beaucoup. Il faut la nourrir insatiablement. Nourrir cette grosse bête si bête et pas si bête. Elle prend, elle expurge, elle se saisit des petits faits de l’ordinaire et s’en contente pour nourrir ses petites histoires dont elle fait toujours une grande histoire. Une femme d’histoires. Une femme des histoires qui se racontent et qu’on raconte. Elle conte et elle compte. Elle fait des petites fables, des petites tables auxquelles il faut s’attabler. Une table basse à laquelle il faut s’abaisser et sur laquelle on s’affale. Elle dit toujours la vérité car elle est la vérité. Elle est franche et sans détours. On peut lui faire confiance. Une comptable sur laquelle on peut se reposer et poser ses affaires. Elle compte, calcule, retrouve les chiffres manquants dans des petites grilles. Cela la distrait. Elle oublie. Elle est obnubilée par ces chiffres, ces nombres, ces petites et ces grandes grilles. Elle se perd un peu, mais n’en perd pas une miette pour autant. Elle suit son fil, ne lâche jamais rien, et tisse des petites toiles sur des napperons qu’elle aime poser sur sa table basse. Une femme hors d’âge, d’un autre âge. Une femme du passé qui n’a pas encore trépassé. Elle s’en approche. Son linceul lui fait peur. Elle coud donc des linceuls pour les autres, ses enfants comme elle l’a fait pour son mari. Pas enterré. Les cendres ont été dispersées comme il le souhaitait. Une poussière qui s’est envolée. Mais une poussière qui revient souvent sur la table basse, finalement. Il n’a pas su couper les liens qu’elle avait si solidement noués. Il a donc pris une corde pour faire un nœud coulant. Une vraie réussite pour un marin d’eau douce qui a pris la mer. Elle, ce qu’elle préfère, ce sont les cœurs coulants. Ou croulants. Elle anesthésie, asphyxie, lobotomise, répare ou cause les gros bobos. On s’y perd un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Dans sa folie. Elle est madame propre qui n’a jamais rien construit ni bâti. Sa maison est faite du pain d’épices qu’elle aime grignoter lors de ses petits goûters à l’heure du thé. Elle joue à la dînette dans une maison proprette. Elle prend soin de faire un peu de foin, comme au bon vieux temps des blettes. Elle en fait quelques petits gratins quand elle en a dans son jardin. Le petit jardin dont elle prend soin, ou dont elle fait prendre soin. Elle se dépense et dépense. Elle se disperse et disperse. Elle se dilapide et dilapide. Elle fait des petites causettes, la petite Cosette et elle aime Colette qui lui a écrit des Claudine. Elle aime ses histoires de petites bêtes qui lui montent à la tête. Elle en fait, des ravages. Une femme fatale qui se déballe et qui déballe. Elle en fait des tonnes, elle joue de la grosse caisse pour faire sonner sa petite crécelle de lépreuse afin d’en faire des baisers. Des baisers ratés qui dérapent. Elle se trompe d’objet. Elle confond tout. Elle sème la discorde et récolte la tempête qui sonne dans sa tête de merlette. Ça tourne sur un disque totalement rayé qui a déraillé depuis si longtemps. Elle n’a pas de frein et ronge toujours son frein. No  limit !

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